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Mise en bouche  
Le paradigme de la digestion  
HYBRIDATION
Wim Delvoye est-il un cynique?  
Contrôle des souffles corporels et analité  
Eloge du quotidien  
Art, artisanat, science  
  "Manimal" ou l'hybridité
  Wim Delvoye et Jérôme Bosch : l'hybridation monstrueuse
 
  Wim Delvoye et Jérôme Bosch : l'hybridation monstrueuse
 

L’ouverture du corps ne donne pas seulement lieu à l’engloutissement de la nature par l’homme et à la métamorphose réciproque entre humanité et animalité : l’hybridation est universelle et touche toutes les créatures, animées ou inanimées ; ce processus d’absorption des corps les uns dans les autres est particulièrement visible dans les peintures de Jérôme Bosch; dans cet univers, il n’y a plus de séparations entre les différents règnes de la nature : tout se mélange et s’absorbe, les choses rentrent dans l’indifférenciation et l’enchevêtrement généralisé des créatures ; le monde, dit Bosch, n’est pas si dissocié qu’on le croit, il y a bien une communauté des êtres de par leur propriétés physiques mises en valeur au dépens d’autres facultés qui auraient, elles, pour effet de les éloigner.

Supplices, délices
Le processus d’hybridation va très loin chez
Bosch : dans Le jardin des délices, des hommes sont mangés et digérés par un immense oiseau (tandis que de l’anus de l’homme mangé sortent et s’envolent des oiseaux noirs), puis déféqués dans un bocal duquel ils ressortent vivants pour s’enfoncer vers le bas dans un trou, ouverture de la terre : à l’orifice anal succède l’orifice terrestre, l’homme y pénètre après avoir pénétré dans l’organisme de l’animal : tout rentre dans tout. On assiste à une hybridation universelle : les jambes d’un homme sortent d’une extrémité, et à l’autre, une autre paire de jambes sort de la gueule ouverte du poisson : l’engloutissement est généralisé, les règnes végétal, animal et humain s'interpénètrent : les hommes sortent des oeufs et des fruits tout en en mangeant, ils rentrent dans les poissons, ils sont faits prisonniers d’une gigantesque moule, une fraise sort de l’anus d’un homme à l’envers et de cette fraise sortent un oiseau et une plante ; tout est digéré et digérant, c’est l’immense banquet de la nature, l’accouplement universel que Bosch offre à notre vue. Son univers enfante une véritable tératologie: la femme devient cheval, chevauchée par un homme et portant un harnais ; l’anus se fait oeil et le gros ventre se fait visage, les jambes se décomposent en branchages morts, les cerfs sont évêques, habillés du manteau rouge et portant un sceptre, le prêtre est une fouine dont l’intérieur du corps sanglant est visible.

Monstres
Si chez Bosch, le cochon, habillé d’un voile de bonne soeur, tentait d’embrasser un homme, chez Wim Delvoye, il se fait tatouer du signe Harley Davidson. L’observation des peintures de Bosch invite à découvrir une préoccupation fondamentale de l’oeuvre de Wim Delvoye: la monstruosité. En effet, chez lui, l’hybridation ne prend pas seulement la forme d’un joyeux banquet de la nature, mais celle d’un engloutissement généralisé qui enfante des monstres. De ce point de vue, le tube digestif géant que constitue
Cloaca n’est-il pas aussi une machine monstrueuse qui engloutit et glougloute ? Les oiseaux qui entrent dans un arbre au travers d’un vagin sado- masochiste et les cochons motards sont à la fois ridicules et inquiétants : Wim Delvoye ne serait-il pas, lui aussi, un artiste profondément satirique, qui place l’homme face à une possible monstruosité du monde et de lui-même ?