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Le mystère de la dernière lettre d'Henri Mazuir

La dernière lettre d’Henri Mazuir
Coll. CHRD, Ar. 955 et Ar. 1285

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Rares sont les condamnés à qui l’on a offert la possibilité d’inscrire, dans les conditions précaires que l’on imagine, leurs dernières volontés sur une feuille. La plupart des fusillés et, plus généralement, les victimes de la répression, les déportés, sont morts sans avoir eu cette occasion ultime de dire adieu à leurs proches.

La lettre d’Henri Mazuir
Le CHRD possède, dans ses archives et collections, quelques exemplaires de ces courriers poignants rédigés à la hâte peu de temps avant le trépas, tels que celui d’Henri Mazuir, obtenu dans les circonstances suivantes :
En mars 2000, Madame Georgette Charnot confie au CHRD un important dossier sur le résistant Henri Mazuir, consécutivement au décès de sa veuve. Ce don comprend notamment des documents encadrés, dont la dernière lettre d’Henri Mazuir écrite avant son exécution, le 21 décembre 1943, et adressée à son épouse.
Qui est Henri Mazuir ?
Né le 1er décembre 1919 à Lyon, Henri Roger Mazuir habite au 82, rue du Bourbonnais, dans le quartier de Vaise. Entré dans la Résistance en 1942, Mazuir (alias Riquet) est responsable de l’impression, de la propagande et de la diffusion du journal Franc-Tireur pour la région. Il œuvre sur les ordres de Pierre Gacon (chef régional de Franc-Tireur), transportant des journaux et tracts, parfois des explosifs.
Le 28 octobre 1943, il est appréhendé dans les locaux de l’imprimerie Percet et Amouroux. Torturé, interné à la prison de Montluc, jugé puis condamné à mort le 14 décembre1943 par le tribunal militaire allemand qui siège au Fort Montluc, il est fusillé sur le stand de tir du terrain militaire de la Doua, à Villeurbanne, le 21 décembre 1943. Il a le temps d’écrire, en début d’après-midi, deux lettres, l’une à ses parents et à sa petite sœur, l’autre à son épouse.
La seconde lettre d’Henri Mazuir
Suite à l’exposition « Lettres de fusillés 1941-1944 » présentée par le CHRD en 2006, un particulier sans lien avec Henri Mazuir, Monsieur Francis Gevin, remet le 25 septembre 2007 aux documentalistes du musée la dernière lettre « originale » d’Henri Mazuir. Monsieur Gevin indique avoir découvert cette lettre dans un portefeuille lui-même trouvé dans une déchèterie aux environs de Couches, en Saône-et-Loire. Des archives ou des collections confiées au CHRD découvertes dans un grenier, une cave, voire une déchèterie n’est ni rare ni surprenant.
Le musée se retrouve dès lors en possession de deux lettres manuscrites a priori d’époque et dont le texte est quasiment identique.

Un précédent : les lettres de Guy Môquet
Le même problème s’est posé pour la lettre de Guy Môquet, particulièrement mise en lumière en 2007 lors de l’investiture du président de la République, qui la fit lire à l’occasion d’une cérémonie au Bois de Boulogne et annonça qu’elle serait lue en classe dans tous les lycées de France à la rentrée scolaire suivante.
Une lettre rédigée à l’encre par Guy Môquet, pensait-on, fut ainsi exposée au Musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne. Plus tard, une seconde lettre, écrite cette fois au crayon, a été retrouvée dans le portefeuille de la mère de Guy Môquet. Celui-ci avait été conservé des années durant par sa famille qui ignorait l’existence du document soigneusement rangé à l’intérieur, lequel est aujourd’hui considéré comme étant la lettre originale.

À défaut de preuve formelle, une explication plausible
En serait-il de même concernant les deux lettres d’Henri Mazuir ? Le plus probable est que celle écrite à l’encre est une copie par la mère, la veuve ou un proche, du texte original au crayon. « Ces copies étaient fréquentes à l’époque. C’était le seul moyen de faire circuler les textes de fusillés dans les familles et dans la Résistance », explique Guy Krivopissko, conservateur du musée de Champigny-sur-Marne et auteur d’un ouvrage sur le sujet. « Ces dernières lettres étaient, pour la plupart, écrites au crayon sur un mauvais papier. On se transmettait les copies à l’encre au cimetière, lors de l’enterrement. »
Dans le cas Mazuir, d’autres éléments viennent étayer cette hypothèse : sur la lettre à l’encre est ajoutée la mention « Mazuir Henri… Dans sa 23ème Année », ce que le condamné à mort n’aurait probablement pas indiqué, mais qui laisse penser que le présumé copiste a souhaité souligner l’aspect tragique de cette mort prématurée. Sur la lettre que nous supposons originale est inscrite l’heure de sa rédaction (14H30), laquelle n’apparaît pas sur l’autre lettre. Ce moment précis, seul le condamné pouvait le connaître et juger important de le mentionner. D’autre part, la lettre au crayon comporte une signature « formée » alors que sur celle à l’encre est juste marqué « Henri ». À noter enfin que les fautes d’orthographe présentes dans les deux textes diffèrent d’une lettre à l’autre.

La mémoire familiale
Outre la lettre au crayon, la personne qui a confectionné ce sous-verre y a inséré un article de presse, ainsi qu’une photographie des époux Mazuir.
Le cadre devient alors un mémorial visible en permanence dans la maison, le héros absent cessant de l’être. Sa composition participe de cette construction mémorielle complexe où sont intimement mêlés événements familiaux et histoire officielle. Le destin d’Henri Mazuir, magnifié par une dernière lettre adressée à ses proches avant son exécution, vient ajouter son nom au martyrologe de la Résistance.

Coïncidence ?
Petite anecdote sur le don de la lettre en 2007 : le jour même, la famille de Georges Percet – arrêté en même temps qu’Henri Mazuir et fusillé au même moment – nous rendait visite pour nous remettre des documents...